Carabosse : extrait

Voici un extrait du conte de Théodore de Banville, intitulé Carabosse. Petite particularité, il ne date pas du XVIIe siècle mais bel et bien du XIXe. Voyons quel vilain tour a encore joué la fée…

Leçon n°14 : Une femme est toujours sexy dans une tour d’ivoire
Théodore de Banville, Carabosse, 1882. Conte intégral.
La recette est ancienne et a fait ses preuves : offrez toutes les femmes à un homme, toutes… sauf une. Laissez le charme agir, il deviendra littéralement fou de la seule, bien sûr, qu’il ne peut obtenir. Un seul conseil, soyez cette femme ! Sachez être l’indifférente, la distante, le fruit interdit : vous deviendrez l’unique objet de son désir et vos faiblesses seront transcendées en attraits irrésistibles.

« Émeric Noal a fait son chemin à Paris. Il trousse une nouvelle à la main à la dernière mode, sans peser, sans rester ; il invente des chroniques amusantes et surtout rapides, ce qui est la grande affaire ; enfin, il a écrit tout seul quelques pièces en un acte, et une grande féerie avec Ernest Blum. Il est spirituel, il a du monde, il sait s’habiller, il gagne de l’argent, il est heureux. Seulement, il est affligé d’une maladie bizarre qui est un goût particulier pour les femmes laides et surtout maigres, et on croirait qu’il les choisit ainsi par gageure. Dernièrement, à la Gaîté, il se trouvait assis aux fauteuils d’orchestre à côté de Bixiou fils, lorsque parut aux premières loges une femme affreuse et noire, un squelette en pain d’épice.

« Voilà, s’écria Bixiou, une demoiselle qui aurait bien dû faire comme Choufleury, et rester chez elle !
— Mon cher, dit Noal sèchement, vous tombez mal. C’est ma maîtresse.
— Ah ! fit Bixiou avec une sincère indignation, c’est vous qui êtes mal tombé ! »

Il n’est pas sans intérêt de savoir comment Noal a été atteint de cette affection chronique. Il y a quelques années, il était pauvre jusque dans la moelle des os, et habitait rue Dauphine un ignoble cabinet où il se consumait, affamé de tout, d’argent, d’air, de nourriture, et plus encore d’amour, privation plus insupportable que les autres pour un jeune homme de vingt ans, dont la culotte est devenue trop laide pour qu’il ose se montrer sur le boulevard. Là, il vivait et surtout mourait, en copiant des rôles pour un huissier, et, faute de mieux, avalait sa langue.

Par un affreux soleil de juillet, où il grillait et rôtissait sous les plombs, il sortit, marcha jusqu’à Montrouge, et, désireux de passer sa colère sur quelqu’un ou sur quelque chose, arriva sur le talus pelé des fortifications. Justement, il tombait à souhait ; un colosse en blouse, coiffé d’une tignasse, allait écraser sous son pied une jolie petite couleuvre gris d’acier. Noal voulut s’opposer à cet assassinat, et naturellement le rustre se mit à rire ; mais le jeune homme profita de son habileté dans l’art de la savate pour assommer ce méchant, qui s’en alla en ramassant sa mâchoire, tandis que la couleuvre agile s’enfuyait, en glissant gracieusement parmi les pierres.

La nuit suivante, Noal, qui avait dîné d’une tomate crue, venait de s’endormir, lorsqu’il fut tout à coup réveillé par un rayon de lune, sous lequel rampait et frétillait la jolie couleuvre. Bientôt ce rayon éclaira une blonde chevelure, un pâle visage, une robe gris d’acier ; la couleuvre avait repris sa vraie forme, et était devenue la fée Lysidice. Elle prit Noal par la main, et, s’élançant avec lui par la fenêtre ouverte, l’entraîna à travers la nuit bleue, où il sentait son front caressé par le rafraîchissant baiser des étoiles. Après avoir franchi l’espace avec une rapidité vertigineuse, ils mirent pied à terre, dans un paysage inondé tout à coup de lumière et de jour, non loin d’une murmurante mer aux flots mélodieux.

Il y avait là des jardins, des fleurs, des ombrages, des ruisseaux d’argent, des charmilles taillées, de nobles architectures, et dans toute cette nature frissonnante brillaient et vivaient des regards et des sourires.

« Emeric, dit alors la fée Lysidice, tu as été privé de tout, comme le pauvre, et surtout de ce qui est le plus désirable et le plus doux en votre exil ; mais à présent que tu m’as sauvé la vie, je comblerai tes vœux si longtemps désespérés et tes amers désirs. Regarde autour de toi ; il y a ici autant de femmes jeunes, belles, aimantes, adorables que de flots d’eau vive et de feuilles frémissantes. Oui, dans ce jardin de joie, des milliers et des milliers de figures divines jaillissent de la nature charmée ; toutes seront tes servantes et t’aimeront au gré de ton rêve ; mais je te recommande une seule chose : ne courtise pas la vieille Carabosse ! »

Ayant ainsi parlé, la fée Lysidice s’envola, laissant dans l’air le sillon irisé de ses ailes de papillon, qui se déroulait comme un rayon de cendre rose et de vague azur. Alors Emeric vit resplendir autour de lui de glorieuses blancheurs, des lèvres de pourpre, des prunelles embrasées, des chairs de rose, et il comprit qu’il était le maître de ce troupeau de nymphes et de déesses. Il l’était en effet par la volonté de la fée Lysidice, et, plus vite que ne peut marcher la pensée, il épuisait toutes les formes de l’éternellement varié et capricieux amour. S’il le voulait, dans des salles décorées par le Primatice, il était assis parmi des dames vêtues de brocart, à un somptueux festin, où de jeunes seigneurs pleins d’esprit causaient en vidant les coupes, et toutes les femmes se disputaient à l’envi ses bonnes grâces. Les convives disparaissaient dès qu’il n’avait plus besoin d’eux, et le laissaient seul au milieu de ces belles dames, qu’il enivrait de galanteries et d’aimables propos.

D’autres fois, c’étaient les chambres fraîches d’un harem, où sans jalousie les esclaves se couchaient à ses pieds, le baignaient de leurs chevelures, et appuyaient langoureusement sur ses mains leurs nuques parfumées. S’il aimait mieux être seul avec une enfant rougissante, elle était là avec lui sous la noire forêt, heureuse et honteuse à la fois de se donner, et la tête renversée en arrière, pendait ses bras au cou d’Emeric. Et, tout à coup, il se retrouvait dans un bal étincelant de parures ; ou bien avec les Amintes, les pâles Eglés et les tristes Silvandres, sous les arbres transparents et bleuâtres, il marchait vers la barque pavoisée qui mène à la gémissante Cythère, et en haut de laquelle voltigent dans la nuée mille petits Désirs nés de l’Espérance et du Rêve.

Au milieu de ces délices, quelque chose pourtant contrariait Emeric. C’est que partout, au milieu des fêtes, des festins, des assemblées galantes, et même dans ses rendez-vous mystérieux, il voyait passer et ricaner Carabosse. C’était une caduque, une affreuse vieille, qui avait été fée autrefois, mais qui avait été mise à la retraite, pour cause d’imbécillité et de démence. Sur son nez pointu étaient posées des besicles ; de son front chauve tombaient des mèches grises raides comme des baguettes, et sous son bonnet elle portait par économie un chignon en soie ouatée, dont on voyait sortir l’ouate par les déchirures. Vêtue d’une robe jadis brodée, qui n’était que nous et que taches, elle avait au dos des ailes cassées, inertes et pendantes, et elle tenait à la main une baguette également cassée, dont elle avait perdu les pierreries. Cependant elle faisait la coquette, souriait en montrant sa grande dent, et d’une voix fausse, aiguë, abominable, chantait perpétuellement un refrain grivois de sa jeunesse : J’ai toujours aimé les hussards ! Quand elle marchait, on entendait un bruit bizarre et inexplicable.

La première fois qu’Emeric l’aperçut, il ne manqua pas de se dire : « Quelle idée singulière avait la fée Lysidice, quand elle m’a recommandé de ne pas courtiser Carabosse ! » Il avait bien le temps de songer à une telle caricature, lorsque, nés à peine dans sa pensée, les Désirs se réalisaient palpitants et vivants ! S’il se trouvait en goût de modernité, des rues parisiennes affairées et turbulentes s’ouvraient devant lui, et il y suivait une femme aux airs de duchesse, évidemment flattée de son audace, et qui laissait tomber sur lui un vague clin d’œil oblique, en effleurant le pavé humide de son pied chaussé de soie, que n’avait pas maculé une tache de boue. Ou bien, dans un appartement aux tapis épais, aux tentures de soie, aux sombres dorures, il attendait son amie, et elle arrivait haletante, effarée, enveloppée de ses fourrures, et étouffant l’indiscret froufrou de sa robe de soie.

D’autres fois, il aimait mieux les âges poétiques. Il entrait en nageant dans la mer, se reposait sur une roche polie, et autour de lui venaient se grouper les blanches Océanides aux seins aigus et roses, qui le charmaient de leur tendre plainte rythmique et désolée. Ou bien il s’enfuyait dans un désert d’hiver et de neige, dans une orageuse Scythie hantée par l’ouragan, et arrivant au galop de leurs chevaux fous, les guerrières avides de carnage venaient s’agenouiller devant lui et le caressaient avec leurs mains sanglantes. Car, y compris les reines portant au front le diadème et enveloppées dans le manteau d’azur, toutes ces femmes, toutes les femmes lui appartenaient. Oui, toutes, excepté Carabosse. Mais qu’aurait-il pu faire de Carabosse ?

Tenir dans ses bras ce spectre, cette épave, cette ruine, quel être raisonnable eût pu s’aviser d’une telle extravagance ! Cette hypothèse incohérente et folle frappait surtout Noal par son côté franchement comique, et il ne pouvait s’empêcher de s’y arrêter pour en rire, et pour en savourer la piquante et bouffonne drôlerie. Bientôt il se complut davantage dans cette idée absurde, songeant comme il serait inouï de bouleverser ainsi l’ordre des choses possibles, et de se livrer à une parodie excessive, défendue par le bon sens, encore bien plus que par la fée Lysidice. Il regardait passer Carabosse chantant son petit refrain guilleret : J’ai toujours aimé les hussards ! et il trouvait que son front ridé, son grand nez pointu et ses mèches révoltées ne manquaient pas d’une originalité particulière. Dans ses yeux aux épaisses broussailles de sourcils avaient été oubliées deux folles gouttes de café noir qui dataient sans doute de l’invention du café, et du temps où madame de Sévigné prédisait une courte durée au breuvage divin et, par la même occasion, aux poèmes de Racine.

Quels étaient ces hussards que Carabosse avait aimés, et comment les avait-elle aimés ? A ce moment-là, avec sa taille de roseau et ses prunelles d’enfer, elle avait dû bouleverser ces militaires bleu de ciel, courir avec eux les routes d’Espagne et de Flandre, et mettre le feu aux auberges ! Sous la Régence, sans doute, elle avait fait la fête avec des seigneurs lutins et des abbés sylphes. Emeric la voyait à ces soupers, riante, provocante, élevant son verre où le vin écume, et la gorge nue sous une écharpe de fleurs ! Et alors c’était lui-même qui, vêtu d’un habit couleur de feu brodé d’argent et de perles, prenait par sa taille mince la bacchante en délire, et, coupant en deux sa chanson, comme le vent coupe la strophe murmurante des fontaines, buvait, comme un diamant liquide, la goutte de vin restée sur ses lèvres !

Il revit Carabosse telle qu’elle avait dû être alors, et peu à peu, par une magie de l’esprit qui modèle et complète sa création, la retrouva dans la Carabosse d’à présent, et sur son visage parcheminé vit fleurir de blanches lueurs infiniment jeunes, et sur ses lèvres décolorées passer de douces et vagues clartés de rose. Bientôt, délaissant les innombrables amoureuses, qui de son regard attendaient la vie, il n’eut plus d’yeux que pour la vieille fée, et alors dans les flots d’argent, dans les charmilles, dans les sombres feuillages, mille figures de femmes désolées et pâlies, navrées de son abandon, ouvraient leurs grands yeux vers le ciel et tordaient leurs bras douloureux. Mais lui ne voyait même pas leurs chevelures de nuit et de lumière éparses dans le souffle du vent, et près de la mer aux flots tumultueux contemplait dans une longue extase sa mince et ridicule amante.

Elle cependant, Carabosse, se sentant admirée, était redevenue coquette ; elle marchait avec des airs de fillette effarouchée, et c’est maintenant avec une pointe d’enfantillage sentimental qu’elle murmurait son éternel refrain : J’ai toujours aimé les hussards ! Elle ramassait à terre des morceaux de verre, des loques, de vieilles plumes consternées, et s’en parait, en ornait sa robe et sa coiffure, où elle piquait ces guenilles, comme si elles eussent été des plumes triomphales, des rubans d’or et de vraies pierres précieuses. Un jour, en passant près d’un pommier qui tendait vers elle ses branches chargées de fruits, elle eut un accès aigu de jeunesse, et mordant à même le fruit qui la réveillait, enfonça sa grande dent tout entière dans une pomme verte !

Quant à Emeric, pâle, dévoré de fièvre, brûlé de plus de feux que n’en alluma Pyrrhus, il accusait Lysidice de cruauté, et pensait qu’elle ne lui avait rien donné, si elle ne lui laissait prendre aussi Carabosse. Carabosse ! il la suivait, marchant dans ses pas, cherchant sur le sable l’ombre de ses mèches grises, et quand leurs regards se rencontraient, c’étaient comme deux nuées d’orage qui flambent dans le même éclair. Enfin, par un midi incendié, Emeric Noal rencontra la vieille fée sous une charmille noire où elle s’était réfugiée, et haletant, la gorge sèche, il murmura, en étendant les bras vers elle :
« Je vous veux et je vous aime !
– J’attendais ce mot-là, dit Carabosse, car, continua-t-elle en chantant, J’ai toujours aimé les hussards ! » (…)  »

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