La mort de Lilith, par Victor Hugo (2e partie)

Suite et fin du magnifique poème de Victor Hugo, La fin de Satan.

IV
Isis recula s’écriant :

– Il dort! Je souffre seule! Oh! je le hais.

Sa bouche
Ecarta presque, avec cette clameur farouche,
Le voile par ses yeux flamboyants traversé;
Puis les plis du linceul froid et toujours baissé
Tombèrent longs et droits, et Lilith immobile
Songea.

Ce rêve obscur d’un spectre, la sibylle
Peut seule l’entrevoir quand dans son noir réduit
Elle médite, ayant sous son coude la nuit.

On entendait suinter le néant goutte à goutte.

Soudain Isis leva son regard vers la voûte,
Et, comme la fumée aux cimes de l’Etna,
Dans toute sa longueur son linceul frissonna;
Elle se dressa haute, épouvantable et pâle,
Et jeta, secouant son voile, avec le râle
Du tigre apercevant le lion importun,
Ce cri, prodigieux dans ce gouffre : Quelqu’un!

Un ange éblouissant les ailes déployées,
Entrait.

Les profondeurs avec Satan broyées,
Tous ces monts que la fable appelle Othryx, Ossa,
Phlégon, et que le jet de soufre éclaboussa,
Monts frappés comme lui quand Dieu brisa son aile,
Et roulés dans sa chute avec lui pêle-mêle,
Les blocs cicatrisés et morts, les rocs maudits
Que Michel, soleil foudre, extermina jadis,
Crurent revoir l’éclair du grand coup de tonnerre.

Tout l’enfer tressaillit.

L’ange, extraordinaire,
Superbe, souriant, descendait.

Sa clarté
Sereine, blêmissait l’enfer épouvanté.
Le chaos éperdu montra sa pourriture.
On voyait au zénith du gouffre une ouverture
D’où tombait la lueur ineffable des cieux.
La géhenne s’ouvrit comme un oeil chassieux;
Tout le plafond, pendant en haillon formidable,
S’éclaira. L’on put voir le fond de l’insondable,
Et les recoins confus du grand cachot souillé;
L’abîme frissonna comme un voleur fouillé;
On distinguait les bords des précipices traîtres;
Les brouillards qui flottaient prirent des formes d’êtres
Monstrueux, qui semblaient ramper, et vivre là;
La menace qu’on sent dans les lieux noirs sembla
Plus fauve, et le visage irrité des décombres,
Le blanchissement vague et difforme des ombres,
Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés;
Tous les renversements en arrière, effrayés,
Se dressaient; les granits remuaient sous la nue;
L’obscurité lugubre apparut toute nue;
On eût dit qu’elle ôtait l’ombre qui la revêt,
Que le masque inouï de l’enfer se levait,
Et qu’on voyait la face effroyable du vide.

L’ange continuait de descendre, splendide,
Dans cet effarement immense de la nuit.

V
Le vautour ne sait plus s’il poursuit ou s’il fuit

Quand il voit l’aigle au fond du nuage apparaître.

Isis, se retournant vers ce radieux être
Beau comme vesper, l’astre et l’ange avant-coureur,
Se dressa dans un geste effrayant dont l’horreur
S’accroissait sous le voile, et lui cria :

– « Lumière,
« Qu’es-tu? Que nous veux-tu? N’avance pas. Arrière,
« Arrière! Les rayons sont de ce gouffre exclus.
« Va-t’en. Ne donne pas un coup d’aile de plus,
« Tremble! N’avance pas! »

L’ange approchait, tranquille.

La rage alors sortit de l’abîme immobile;
On entendit, terreur! le cri du lieu muet;
L’enfer aboya.

L’ombre écumait et huait.
L’ange approchait.

Isis frémit. La pâle stryge,
Avec un mouvement de rêve et de prodige,
Se déploya debout tout entière devant
L’ange, majestueux comme le jour levant.

– « Mais réveille-toi donc, Satan; dit le fantôme.

Satan dormait.

VI
Ce fut, sous le ténébreux dôme,

Une attente sans nom quand l’abîme comprit
Que cette larve allait combattre cet esprit.

L’ange était une femme; il ne semblait pas même
S’apercevoir, du haut de sa fierté suprême,
Qu’il eût quitté l’azur où Dieu rayonne et vit.
Il venait.

Quand il fut près d’Isis, ce qu’on vit
Fut hideux, et l’horreur s’accrut, dans la mesure
De ce gouffre où Babel, le colosse masure,
Ne serait qu’un tesson et Chéops qu’un gravat.

A travers l’affreux voile, et sans qu’il se levât,
Une tête de mort, sombre masque de flamme,
Parut, et le linceul laissa voir sous sa trame
Un squelette de feu flottant dans ses plis noirs;
Deux yeux brillaient, ainsi que deux ardents miroirs,
Sur cet épouvantable et sinistre visage;
Isis ouvrit les bras, pour barrer le passage,
Ainsi que le gibet au haut du Golgotha;
Et l’apparition formidable jeta
Ces mots à l’ange, avec une clameur profonde :

« Je suis Lilith-Isis, l’âme noire du monde.
« Tremble! L’être inconnu, funeste, illimité,
« Que l’homme en frémissant nomme Fatalité,
« C’est moi. Tremble! Anankè, c’est moi. Tremble! Le voile,
« C’est moi. Je suis la brume et tu n’es que l’étoile;
« Tu n’es qu’un des flambeaux possibles, moi je suis
« La noirceur éternelle et farouche des nuits;
« Je suis la bouche obscure et soufflant sur les phares;
« Tremble; malheur à toi, ver luisant qui t’égares!
« Qu’est-ce que tu viens faire ici? Va-t’en. Ces lieux
« Sont du ciel et du jour et du maître, oublieux.
« Qui que tu sois, malheur à ce qui s’aventure
« Dans la négation et dans la sépulture;
« Malheur à vous, fourmis volantes du ciel bleu,
« Malheur! si vous tentez l’ombre où l’athée est Dieu,
« L’antre où le démon tient le sceptre de la cendre;
« Si je poussais un cri, tu te sentirais prendre
« Par ce qu’on ne voit pas, l’invisible forêt
« Lâcherait son hibou, la nuit se lèverait
« Et t’envelopperait dans la grande aile onglée!
« Fuis, imbécile esprit! Fuis, lumière aveuglée!
« Vil oiseau de l’azur, rentre à ton firmament.
« Qu’est-ce que tu viens faire au fond du châtiment?
« Qu’est-ce que tu viens faire, ô frêle créature,
« Dans les profonds dessous de la sombre nature,
« Dans la Haine, au-delà des êtres, dans Satan?
« Quoi! la mouche entre où n’ose entrer Léviathan!
« Misérable ange, tremble et fuis! Va-t’en, atome!

L’ange sans dire un mot regarda le fantôme
Fixement, et gonfla sa lèvre avec dédain.
L’étoile qu’elle avait au front se mit soudain
A grandir, emplissant d’aurore l’ombre obscure.
O vision terrible et sublime! à mesure
Que l’astre grandissait, la larve décroissait;
L’ardent grossissement de l’étoile poussait
Lilith-Isis vers l’ombre, et mêlait à la fange
Le fantôme rongé par la clarté de l’ange;
Les rayons dévoraient l’affreux linceul flottant;
L’étoile aux feux divins, plus large à chaque instant,
Météore d’abord, puis comète et fournaise,
Fondait le monstre ainsi qu’un glaçon dans la braise.
Quand l’astre fut soleil, le spectre n’était plus.”

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