La mort de Lilith, par Victor Hugo (1re partie)

A découvrir, le magnifique texte de Victor Hugo, La fin de Satan, (1886) où l’auteur conte l’assassinat de Lilith par sa propre sœur, l’ange liberté. La scène se déroule en enfer, tandis que leur père, Satan, roupille. Le passage choisi commence par le retour de Lilith en enfer, réduite à une ombre.
Un grand moment de poésie.

La fin de Satan (extrait)

II
Or, en ce même instant, l’horreur indivisible,

Sans palpitation, sans souffle et sans échos,
La lugubre unité de tombe et de chaos
Qu’on nomme Enfer, voyait une chose inouïe.

Une forme, parfois soudain évanouie,
Puis renaissant, flottant au loin, puis s’abîmant,
Sorte de voile ayant un vague mouvement,
Glissait sous ce plafond qu’on prendrait pour un rêve.

Cette figure était la même que la grève
Du fleuve Seine avait vue errer autrefois,
Et jeter dans les vents sa redoutable voix.

Elle allait, comme l’algue erre… – A travers le voile
La fixité des yeux flamboyait, et la toile
Dont ce voile était fait, semblait avoir été
Tissue avec du rêve et de l’obscurité.
Elle sondait l’enfer qui sans fin se prolonge;
Dans la stagnation des ténèbres, qui songe,
Et qui, farouche, a l’air d’un crime qui se tait,
Elle passait, tournait, descendait, remontait,
Prenant on ne sait quels plis informes pour guides,
Blême aux endroits obscurs, noire aux endroits livides.
Ainsi vole à travers les branches l’émouchet.
Parfois, comme quelqu’un qui cherche, elle touchait
Le mur prodigieux de la cave du monde.
Elle serpentait, lente et souple comme une onde,
Dans l’abîme où l’esprit lit ce mot triste : Absent.
Souvent elle laissait derrière elle en passant
Le bleuissement pâle et fugitif du soufre.

Soudain, comme sentant sous elle plus de gouffre,
Elle hésita, pencha ce qui semblait son front,
Et regarda.

La nuit qu’aucun jour n’interrompt
Gisait dans l’étendue effroyable et sublime.
Ce précipice émit de la mort, faite abîme.
On y sentait flotter du sépulcre dissous.
On voyait de la nuit sous la nuit; au-dessous
De l’ombre, dans un vide étrange, on voyait l’ombre.

Tout au fond remuait une apparence sombre;
Un fantôme entrevu, submergé, trouble, enfui,
Errant, rampant; c’était le Damné; c’était Lui.

On distinguait un front, des ailes, des vertèbres.

C’était l’archange larve, âme des lieux funèbres
Mêlant en lui de l’astre avec de l’animal;
C’était l’être sinistre en qui pense le mal;
C’était le criminel que le crime exécute;
C’était plus qu’un esprit tombé; c’était la Chute.

Le chaos se roulait sur l’ange en se gonflant;
Par intervalle, un ongle, un large crâne, un flanc
Rayé comme les lynx, les guêpes et les zèbres
Se dressait dans le spasme horrible des ténèbres
Ses écailles semblaient de fumée et de jais.
On croyait voir quelqu’un de ces vagues objets
Tortueux et flottants, dont on craint la piqûre.
Offrant tous les aspects dans une ébauche obscure,
Céleste, bestial, humain, vertigineux,
Laissant voir une face au milieu de ses nœuds,
Enflant des plis confus dans l’ombre où rien ne brille,
C’était par instants l’hydre et parfois la chenille.
Il se traînait, visqueux, blême, éclipsé, terni,
Reptile colossal du cloaque infini.

La caverne d’en bas de Tout; voilà ce gouffre.

C’était du vide en pleurs et du miasme qui souffre.
D’affreux rocs ébauchaient de noirs décharnements;
On croyait, dans la brume épaisse, par moments,
Entrevoir le cadavre effrayant de la Cause;
Tout était mort; Satan rôdait dans quelque chose
D’informe et de hideux qui paraissait détruit;
De sorte qu’au milieu de la fétide nuit,
Tout étant noirceur, peste, épouvante, misère,
Lividité, ruine, il semblait nécessaire
Qu’au fond de cette tombe on vit ramper ce ver.

Si quelque ange, égaré dans l’éternel hiver,
Fouillant la profondeur du vide impénétrable,
Hélas! fût arrivé jusqu’à ce misérable,
Il n’eût rien retrouvé dans ce dieu de l’enfer
Du géant éclaireur qu’on nommait Lucifer.
L’abîme avait fini par entrer dans sa forme.
La condamnation, lourde, lépreuse, énorme,
S’était, sur cet archange à jamais rejeté,
Lentement déposée en monstruosité.
L’impur typhus sortait de son haleine amère.
Parfois, car ce brouillard est rempli de chimère,
Dans cette nuit que, seul, le vertige connaît,
Quelque ruissellement de lueur dessinait
Son dos ou la membrane immonde de son aile.
La rondeur de sa rouge et fatale prunelle
Semblait, dans la terreur de ces lieux inouïs,
Une goutte de flamme au fond du puits des nuits.
Sa face était le masque effaré du vertige.
A de certains moments, phases du noir prodige,
Un flamboiement, sortant de lui, glissait sur lui;
L’abîme aveugle était brusquement ébloui;
Alors, ô vision! à travers l’insondable,
A travers l’inconnu qui n’est pas regardable,
Dans l’étrange épaisseur du gouffre devenu
Glauque autour du colosse inexprimable et nu,
Satan apparaissait dans toute sa souffrance;
Le démon fulgurant, dans cette transparence,
Horrible, se tordait comme un éclair noyé.
Puis la nuit revenait, glacée et sans pitié;
La vaste cécité refluait sous la voûte
De l’éternel silence et l’engloutissait toute;
Et l’enfer, un instant montré, se refermant,
Lugubre, s’emplissait d’évanouissement.

III
La goule Isis-Lilith cria dans cette fosse :

– « Sois content. Tout périt. » (Oh; toute langue est fausse
Comment rendre ces cris de spectre en mots humains?)
« Père, ce qu’une fois j’ai saisi dans mes mains,
« Moi, la Fatalité, jamais je ne le lâche.
« L’airain, le bois, la pierre, ont accompli leur tâche;
« L’airain s’est fait soldat, roi, prince, chevalier,
« Et le bois s’est fait juge et la pierre geôlier;
« Caïn a reparu sous trois formes, le glaive,
« Le gibet, la prison; et Babel se relève;
« Le sang coule, Jésus est mort, l’enfer prévaut;
« L’échafaud monstrueux du monde est le pivot;
« Tout croule; et dans le sang humain l’homme se lave;
« La guerre le fait brute et la prison esclave;
« L’homme subit le joug en sortant du combat;
« Et, tigre dans le cirque, est âne sous le bât.
« Sois content. Tout est fauve, impitoyable et triste.
« Tu règnes. Cependant un obstacle résiste;
« Dans cette fourmilière obscure un peuple luit;
« Il est le verbe, il est la voix, il est le bruit;
« Il agite au-dessus de la terre une flamme;
« Ce peuple étrange est plus qu’un peuple, c’est une âme;
« Ce peuple est l’Homme même; il brave avec dédain
« L’enfer, et, dans la nuit, cherche à tâtons l’Eden;
« Ce peuple, c’est Adam; mais Adam qui se venge,
« Adam ayant volé le glaive ardent de l’ange,
« Et chassant devant lui la Nuit et le Trépas;
« Il va; tous les progrès sont faits avec ses pas;
« Pas de haute action que ses mains ne consomment;
« Les autres nations l’admirent, et le nomment
« FRANCE, et ce nom combat dans l’ombre contre nous.
« Cette France est l’amour et la joie en courroux,
« C’est le bien qui rugit, l’idéal qui s’irrite;
« Tous nos prêtres, docteur qui ment, juge hypocrite,
« Faux juges, faux savants déformant les esprits,
« Nagent dans le crachat de son large mépris;
« Elle est volcan, torrent, flot, lave; elle bouillonne;
« Fière, elle a plus qu’Athène et plus que Babylone,
« Elle a Paris, la Ville univers, pour cerveau;
« Sur l’horizon humain, vaste, orageux, nouveau,
« Elle souffle la vie ainsi qu’une tempête.
« Mais écoute, ce peuple est vaincu : sur sa tête
« J’ai mis le joug; il est l’aube, je suis la fin.
« La pierre dont Abel fut frappé par Caïn,
« Gisait dans le sang, noire, inexorable, athée;
« Tu l’en souviens, je l’ai ramassée et jetée
« Près de la Seine, ainsi qu’une graine en un champ;
« Ton haleine, perçant le globe, et la touchant,
« L’a fait croître et grandir jusqu’au ciel, tour affreuse;
« Cette tour en cachots innombrables se creuse;
« Les rois en font leur antre; elle écrase Paris;
« Elle éteint sa lumière, elle étouffe ses cris;
« C’est là que toute chaîne aboutit et commence;
« Elle est le cadenas de l’esclavage immense;
« Elle est la glace au front de la France qui bout;
« Elle est la tombe; et l’ombre avec elle est debout.
« Elle garde en ses flancs le billot et la roue;
« Cette tour est la geôle où le vieux dogme écroue
« L’âme et la vie, et met l’esprit humain aux fers;
« Car Paris bâillonné fait muet l’univers;
« La prison de la France est le cachot du monde.
« Maintenant, c’est fini, tout râle et rien ne gronde;
« Ris, Satan. Plus que toi les hommes sont proscrits;
« La Bastille, implacable et dure, est sur Paris
« Comme l’épée avec la croix, sur les deux Romes.
« Puisque tous deux, moi spectre et toi démon, nous sommes
« Les damnés, sans repos, sans sommeil; les témoins;
« Puisque nous ne pouvons dormir, ayons du moins
« La joie âcre du mal dans notre fièvre horrible;
« A travers ton plafond comme à travers un crible,
« Toi, souffle la fureur aux hommes malheureux,
« Et moi je secouerai le suaire sur eux.
« Oui, ta vengeance étreint le monde, et le ravage.
« Dans ces trois cercles noirs, Haine, Meurtre, Esclavage,
« Le morne enfer tient l’homme à jamais enfermé.
« Un brouillard, d’ignorance et de douleur formé,
« Envahit lentement la terre comme une onde.
« O grand désespéré, dans ta tombe profonde,
« Sois content. Nuit, terreur, mort. Eclipse de Dieu.

Et le spectre, penchant ses prunelles de feu,
Regardant l’épaisseur qu’aucun frisson n’anime,
Attendit la réponse énorme de l’abîme.

Mais rien ne remua. Rien ne semblait vivant.

Le fantôme étonné regarda plus avant.

– Es-tu là? cria-t-il.

L’ombre resta muette.

Soudain la colossale et sombre silhouette
De l’ange monstre en qui le ciel s’évanouit,
Apparut, surnageant sur le flot de la nuit.

Sur son front formidable une molle fumée
Flottait, et sa paupière horrible était fermée.

O Prodige; Satan venait de s’endormir.

Une commotion de stupeur fit frémir
L’immuable nuée au fond du précipice.

L’antique patient de l’éternel supplice,
Pour souffrir à jamais à jamais rajeuni,
Lui, l’immense oeil de tigre ouvert sur l’infini,
Satan, le mal, l’horreur condensée en génie,
L’anxiété, le guet, la douleur, l’insomnie,
Dormait.

En même temps la terre eut un répit.
La lave folle aux flancs de l’Hékla s’assoupit;
Le fouet oublia l’âne; et l’ours, las de ses courses,
Vint boire avec la biche à la clarté des sources;
La rose parut belle aux dragons éblouis;
L’âme de Marc-Aurèle entra dans saint Louis;
Le plus grand, attendri, se pencha sur le moindre;
Le bonze, croyant voir de la lumière poindre,
Eut peur, chouette, et dit en frémissant : déjà!
La plante, qu’étouffait le roc, se dégagea;
Les mouches, qui pendaient aux toiles d’araignées,
S’envolèrent, de vie et d’aurore baignées;
Le poids se souleva des reins du portefaix;
Le vent s’arrêta court sur les flots stupéfaits,
Et fit grâce, et laissa rentrer la barque au havre;
L’enfant mort, dont la mère embrassait le cadavre,
Rouvrant les yeux, reprit le sein en souriant.

Satan dormait.

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